samedi 17 décembre 2016

épilogue 1, Koyasan, demeure éternelle de Kobo Daishi


Je commencerais à narrer ma première aventure, et elle ne fut pas longue à arriver. J’ai pris ma décision, je vais à Koyasan, le site du mausolée de Kobo Daishi, grand centre du bouddhisme Shingon, inscrit au patrimoine mondial et aussi une merveille de nature isolée en haut d’une montagne, entourée de 8 petites montagnes, comme le lotus et ses pétales.

Le trajet, le voici. On marche jusqu’à la gare, un train pour Tokushima, puis on réserve pour le soir, puis on marche, puis on prend le ferry, puis un train, un autre, un autre, un autre, un autre, un téléphérique, un bus et on est arrivé !
Ça parait compliqué ? Oui, c’est autant de raisons de se planter. Est ce que je me suis planté ? Vous me connaissez non ? Bien sûr que je me suis planté ! Et bien comme il faut. Mais comme souvent, je retombe sur mes pattes. C’est ainsi. Je peux vous la faire courte.

Première partie du plan, tout va bien. Je suis à Tokushima et j’ai internet. Je réserve l'hôtel, des capsules pour changer, une chambre de 3m3, et je n’ai pas le temps d’attendre la confirmation. Il faut me dépêcher. Pas de bus direct tout de suite pour le ferry, donc je marche. Je me perds pas trop, mais tout de même. Le ferry de 11h est sur la mer, raté. Le prochain est à 13h35, et je n’ai pas internet pour m’occuper ou éventuellement check la réservation. Bien sûr, ils ne répondent pas au téléphone. Le ferry, tout se passe bien. Le train ensuite, ça va aussi. Un monsieur me demande si je vais à Koyasan. Je réponds oui. Il me dit qu’il n’y a que 4 minutes pour le changement de train, donc je dois le suivre. Et effectivement, je devais faire vite, sans lui, on aurait tout raté.
Je guette ma correspondance, la trouve, me perds un peu dans la gare mais trouve le bon quai, je demande aux gens le bon train, et un monsieur m’indique tous mes temps de passages dans un anglais parfait. On discute un moment dans le train, j’ai le droit de le revoir puisqu’il habite Kyoto, et je change de train pour prendre le prochain, comme il me l’indique. Le problème, c’est que la nuit est tombée, et qu’il n’y a plus trop grand monde. Heureusement qu’il m’a tout indiqué. Dans ma tête tourne en boucle. 17h28 Anakuraji, 18h24 Gokurabashi, 18h53, Cablecar, ...

Je suis d’ailleurs surpris dans le train, par les modes japonaises. La moitié dort, ou tombe de sommeil plus exactement. Debout, assis, tout est bon pour rattraper la nuit trop courte imposée par les horaires de dingues. L’autre moitié, sur le téléphone. Des jeux, des sites d’achat, facebook, tout. Même des amis qui se croisent gardent leurs écouteurs et leur téléphone dans la main, les couples de même.
Le but aussi, c’est de ne croiser le regard de personne. On montre son ticket à l’entrée de la gare du bout du bras, et on évite soigneusement de voir les personnes qui sont là. Je me demande si ils me sourient autant, juste parce que je leur dis bonjour, sourire, merci comme papa maman me l'ont appris ! Un petit soleil pour eux.

Je monte dans le dernier téléphérique, je sors en courant pour prendre l’ultime bus, et il m'emmène pour le dernier arrêt. Et là, guest house kokuu, ma terre promise, en congé. 19h30, 1000m d’altitude, tout seul, pas envie de dormir dans des toilettes, mais pas de panique. La mine basse quand même, je me rends dans un resto et je commande des ramens. Je leur explique la situation en jap’, ils comprennent, et appellent plusieurs hôtels. Un d’entre eux accepte de me recevoir, logement en temple. Ca me coûte un bras mais je ne regrette pas. L’ambiance est magique. Et j’aurais quelques belles surprises pour le lendemain !


Je me réveille vite. Il faut dire, je suis à 1000 m d’altitude et le temple n’est pas isolé. La sortie des couvertures est rapide, il me faut rejoindre le temple principal pour les prières du matin. Le temple est déjà bien rempli, mais cela n’a rien à voir avec Shikoku. Quelques japonais se perdent au milieu des touristes, en masse. Je prends place sur les derniers sièges disponibles, et je me retrouve à côté des … Français ! Il faut quand même qu’il y ait quelque chose qui nous unisse, dans cette vie ou une autre, pour que l’on se tombe dessus littéralement ainsi tout le temps. Ils ont passé un peu de temps à Tokushima ce qui explique leur retard. Autant vous dire tout de suite, le retour au tourisme me fait mal. Déjà, je peux saturer un peu question temple, et cérémonie goma, mais le faire en présence d’Iphones qui filment le tout, ce n'est plus mystique du tout ! Je suis pressé de sortir pour tout avouer…
Nous planifions nos deux journées ensemble. Je suis content de retrouver ce couple de bonne compagnie, et j’ai l’air de ne pas les déranger non plus.
On visite alors le cimetière, 200 000 tombes, pierres et mausolées, des cyprès plusieurs fois centenaires, les tombes de grands Shogun et personnages de l’histoire du Japon,  ainsi que le temple où Kobo Daishi est resté en méditation éternelle. On lui apporte même le petit déj’ tous les matins. La ville de Koyasan héberge une grande population de moines, plus de 1000 entre les apprentis et les confirmés. Mais c’est bien le retour à la situation qui est la mienne qui est la plus dure à digérer. Je suis de nouveau un touriste. La panoplie de henro ne veut plus rien dire, c’est un déguisement comme un autre. Je dois donc changer de mode assez rapidement. Ce n’est pas si désagréable une fois que l’on a accepté le fait d’être un étranger de plus. A moi de faire du tourisme autrement. Ainsi, on se prend à faire un tour de la ville et de ses monuments, et à commencer à faire des achats pour Noël. Petite technique, on fait le tour de toutes boutiques en premier, puis on achète que ce que l’on ne trouve que dans une boutique. Le reste, ce que vous trouvez dans 3 boutiques différentes au moins, c’est certain que c’est du bibelot sans valeur. L’unique, c’est plus difficile à trouver.

On flâne un peu, on s’arrête pour une petite séance de méditation zen, puis on se rend à un atelier de copie des sutras, Shakyoo. Le but est de prendre une grande page, avec imprimée sur une face le sutra du coeur, et de l’autre les lignes du tracé. Il faut, par transparence, copier le sutra avec un stylo/pinceau à encre. Bien pratique pour les novices ce petit stylo. Je n’ai jamais été aussi concentré de ma vie, à l’école en tous les cas. Une heure est passée sans que l’on en ait conscience. Une très belle expérience, à renouveler.

La journée est très froide, et le soir tombe vite. Je me rend dans mon hôtel capsule, pour retrouver une ambiance que j’avais oublié, celle des backpackers. De belles histoires, le temps qui file à la vitesse de l’éclair, de beaux rêves en perspective.

Le lendemain, petite randonnée qui nous prend 4 heures parce qu’à un moment donné, ya un gros croisement et pas d’indications, comme souvent au Japon. Puis repas dans un restaurant au top, tenu par une française. le pesto épinard ail parmesan, la salade roquette pignon kaki carotte patate douce, ou la soupe cèpe patate, tout était excellent. Quelques balades supplémentaires, puis le moment de se séparer de nouveau est arrivé.

Je me suis offert une balade seul dans le cimetière géant la nuit, histoire de réfléchir sur ce voyage. C’est beaucoup mieux que la journée, personne pour troubler mes pensées, les lanternes qui éclairent le chemin, les animaux nocturnes comme seule compagnie. Un moment intense.

mercredi 7 décembre 2016

Ultime jour. Mon Dieu, ou mon Kukai plutôt


Autant vous le dire tout de suite, je ne sais pas encore dans quel état je me trouve. Je sais que c’est le dernier temple du pèlerinage avant de revenir au temple 1. Je sais que le petit livre avec les cartes que je regarde au moins 20 fois par jour deviendra bientôt inutile. Je sais que c’est la fin. Et pourtant, je ne me sens pas plus euphorique que ça. Je prend mon baluchon sur le dos, et je ferme la porte de l’hôtel. Le chapeau, la veste, le bâton, et en avant les histoires.

Cette dernière marche commence assez mal, puisque je me retrouve sur les bords d’une nationale sans trottoir… Les camions me rappellent que le week end est terminé, et que j’ai pas fini d’en baver. La mine basse, je suis la route qui serpente quand j’entends un son familier : Ohenro san ! C’est moi ! Un monsieur vient vers moi en courant et me donne … une barquette de fraises !!! Je vous jure, je devais avoir l’air tellement content qu’il a sûrement pensé qu’il avait oublié 100 000 yens dedans. Je ne croyais pas manger des fraises en décembre, mais elles étaient excellentes. Juteuses et sucrées, parfaites. Elles ne sont pas arrivées au premier virage par contre. Un trou dans la barquette certainement. Ils font des trous dans les verres de saké aussi, et dans les okonomiyaki, les tempuras, les sashimis … Tout se termine trop vite. Leur pèlerinage aussi !

Les panneaux s’enchainent. Okobuji, temple 88, 5km. 4km. 3km. Le temps pour moi de mettre dans les oreilles mon mp3, avec une chanson toute spéciale que j’avais préparée (last goodbye).
Le portail d’entrée. Je prépare une vidéo, et puis à quoi bon. Les larmes viennent, je les laisse couler, j’éteins la caméra et le MP3, et j’affiche un sourire d’enfant le matin de Noël. Personne dans le temple ne comprend réellement ce qu’il se passe. Aucun n’a marché autour de l’île manifestement. Je savoure l’instant, présente sa dernière demeure à kukai bâton (pour le faire incinérer) et je me rends à l’office des calligraphies pour la dernière fois. Je demande pour le bâton. On me dit sen yen. Je sors une pièce de cent.
Non, non, sen yen ! Je le sais pourtant, mais mon cerveau n’a pas voulu. 1000 yens. Je trouverais une autre manière de rendre hommage à Kukai, quand le moine sort de l’office, me prend le bâton et me dit : gratuit. Je le remercie bien bas. Il aura la fin qu’il mérite, ce fidèle compagnon. Je demande si le tsuyado est disponible. Non. Redescente sur terre, brutale, aucun train atterrissage, pas d’oxygène, crash. Le minshuku d’a côté, en congé annuel de 3 jours. Le onsen plus loin? Au milieu de nulle part, impossible de planifier le jour d’après. Le retour au temple 10 par la montagne ? Jouable, mais où dormir ? Chambre d’hôte ? Fermé pour l’hiver. Tsuyado du temple 6 ? Fermé pour l’hiver. Marche ou crève.
Alors je prend mon courage à deux pieds, et je reprends la route. 21 km jusqu’à une petite hutte. J’en avais parlé dans mon blog, entre le temple 10 et 11, une hutte à deux étages. Il est midi quand je prends cette décision. La marche est magnifique, entre deux montagnes toujours colorées, même si les érables ont terminé leur service, les ginkgos résistent vaillamment, les autres feuillus plus discrets, donnent les couleurs qu’ils peuvent.
Je ne saurais trop le dire, mais Kukai me manque, nom de Bouddha ! Il aidait beaucoup à recentrer son attention, à imprimer un rythme, à pousser les plantes qui s’accrochent au pantalon. Mais il avait droit au repos, lui aussi, avec ces quelques cm de rabotés sur le bitume. C’est officiel également, les chaussures japonaises ne valent rien. Ce doit être des sous marques bangladaises contrefaites. Elles sont déjà foutues… Les pieds le savent, les genoux aussi. Heureusement, il n’en reste pas bien long à marcher.
J’arrive enfin à la cahute, il est 16h00. Les jambes sont raides, je ne peux pas aller plus loin à pied. Je regarde le coucher de soleil (je l’aurais eu une fois) Je me reprends à rire, alors que je reconnais le chemin que j’avais pris il y a un peu moins de deux mois. Les montagnes du temple 12. Les plaines de Naruto. Mon parcours inédit pour trouver le premier tsuyado de mon parcours. Et si ? Si je repartais pour un tour ? Si je remontais en haut du 12, rien qu’une fois ? Mon dos me rappelle à l’ordre. Non, je n’irais pas plus loin.



Par contre, il fait froid. Mais bien froid. Le soleil disparu, un bon vent se met à souffler, et mon abri ne manque pas de charme, mais il manque de murs. Je reprends mon sac et je me dirige vers la station service la plus proche. Je lui demande s’il ne connait pas un moyen de me rapprocher de ce fameux tsuyado au top des premiers jours.
Il réfléchit deux secondes, sort son téléphone et passe un coup de fil, pendant que je caresse le chien qui se met sur le dos, content d’avoir trouvé un gratteur expert certifié par Filou (mon chien). A peine ai-je fini de boire mon jus de fruit osetai et de discuter sur la route parcourue qu’une voiture arrive, et que l’on m’invite à y rentrer pour que l’on me conduise à ma demeure provisoire !
Une dizaine de km plus loin tout de même. Je remercie bien tout le monde, et m’endort presque sur le trajet. 40 km, c’est beaucoup. Même pour un henro ambassadeur de Shikoku. Je retrouve avec plaisir mon havre de paix, partagé avec d’autres personnes pas henros pour deux sous, dont un avec un Toyota monospace sûrement plus confortable que le tatamis mais je suis trop fatigué pour être énervé. Je m’endors presque instantanément.



mardi 6 décembre 2016

jour 46 et 47



Il y a des matins comme ça… Le réveil sonne, plein de bonne volonté vous vous levez sans faire de bruit et vous attaquez le petit déj’ dans la cuisine. Départ 7h que je me suis dit. 7h15, le propriétaire vient me voir, parce que je l’ai toujours pas appelé pour le check out. 3ème tasse de café, impossible de démarrer. Que voulez vous, c’est samedi matin. Un grand roux descend lui aussi. Il a l’air plus en jambes que moi, car il est prêt à partir sans café ! Je prends mes affaires, il me demande si je suis henro, je réponds que oui. Il me félicite. Je lui demande ce qu’il fait. Il sort et me montre … sa trottinette ! Oui, il trottine autour du Japon (pas de la trottinette de Badinguet non plus, la trottinette de compét’) Le comble, c’est que c’est son métier maintenant. Il voyage de manière insolite, sans moteur à chaque fois, autour du monde. Autant vous dire que j’aurais voulu en savoir plus et que l’on aurait pu parler des heures mais comme il m’a dit, les rencontres courtes sont parfois les meilleures. J’ai pris son adresse mail. Son site donnera envie à tous les passionnés de voyage. Pas le truc qu’il fallait que je vois. Maman, je rentre mais je repars bientôt !

La journée me demande un peu de grimpette, mais je l’accepte avec plaisir. Quand on quitte le nuage de pollution d’une ville, c’est une fête. Même s’il faut monter des marches pendant 2 heures pour redescendre par la facade Est 30 minutes plus tard. Le temple est très beau mais bien peuplé, week end oblige. J’en profite tout de même. Je trouve le temps aussi je m’arrêter chez quelqu’un qui m’offre son hospitalité. Thé, gelée de pomme, kakis glacés, biscuits, mandarines, et des belles discussions. Le passé de henro, toujours. La main sur le cœur, encore. Remonté à bloc, je repars pour le deuxième temple, une montagne plus loin. Pas mal de monde encore. Très joli aussi. La redescente dans la ville est tristoune, mais elle a des avantages. Petits restos, supérettes, minets et chambres d’hôtes très sympa. Je me suis planifié une petite journée demain pour affronter THE BEAST ! Otakiji, 950 m d’altitude.
Je prends des forces, pour les derniers jours. C’est pas le moment de se dégonfler !


Jour 48

Kondo, encore lui, m’avait tiré de ma quiétude pour me faire venir dans la salle à manger. Il ne comprenait pas le chemin que j’allais faire le lendemain. Moi non plus, et je n’empêche pas les gens de se reposer ! Lui voulait faire le 88 d’abord, puis le bangai 20 le lendemain. Moi j’approche du 20, et je file dormir pas loin du 88 le lendemain. Chacun sa route dirait l’autre. Je suis un peu frustré de ces 20 minutes passées à rien faire, mais bon. Il reste un bon compagnon de route.
Je me réveille tranquillement. Sûrement trop tranquillement d’ailleurs puisque je pars à 7h20, au lieu des 7h prévues. J’ai le temps pensais-je. Je n’avais pas encore conscience d’une rumeur, à peine plus qu’un murmure, quelque part, en moi.
Je rejoins donc le salon des henros, un musée où l’on peut aussi obtenir son diplôme pour avoir effectué le pèlerinage. Je passe un petit moment là bas, à discuter tant bien que mal, à observer les osamefuda, papiers porte bonheur que l’on donne après avoir reçu un osetai, vieux de 300 ans. Puis je me décide à reprendre la route, parce que petit jour ou pas, il faut bien marcher. C’est à ce moment que la rumeur dans mon esprit se fait entendre pour la première fois clairement : Et si on faisait le bangai 20 maintenant ? J’ai du temps pour y penser.

Je calcule assez vite maintenant, je connais mes temps et mes possibilités. Si je suis devant la montagne à 11h30, ça peut le faire. Ils ont annoncé de la pluie aussi, donc il ne faut aucune goutte au départ. J’arrive à 11h15. pas de pluie. La Bande Originale de Skyrim dans les oreilles, je me lance dans cette folle ascension. 3h30 d’indiqué sur la carte, étroit, facile à suivre avec des pentes raides. Et la première pente vous donne la mesure, il faut une corde pour arriver à se hisser en haut. Mais j’ai réussi à mettre mon corps au diapason. Oublié le mal de dos, les cuisses qui tiraillent et le pieds qui souffrent. Il n’y a plus rien pour m’arrêter. Les dénivelés sont brutaux, je tiens la cadence. Je pense à tout vos gentils messages d’encouragement, et je maintiens le cap. La montagne se fait sournoise, après 700 m de dénivelés, elle cache le chemin sous des fougères. Mais Kukai guide mes pas, et je ne perds pas le sentier.
Impossible de m’arrêter aujourd’hui. La pluie se met à tomber, doucement. Je m’équipe en conséquence, et je retourne à ma pente. Arrivé en haut, le sentier redescend. Étrange, je croyais qu’il y avait une route. Je ne regarde pas l’heure, je ne regarde pas la carte, je ne veux pas gâcher cet état de grâce. Je cours dans les feuilles mortes comme un enfant, avant de retrouver une montée. Je repars à l’assaut, motivé comme jamais, et arrivé en haut, la vue se dégage. Une crête qui sépare deux vallées, et une grande montagne en face de moi. Ça c’est Otaki san, le 950, le voilà, qui me défie. La pluie tombe bien plus fort, et m’oblige à revenir en moi. Je ne suis plus l’invincible, je ne suis plus dans les lointaines volutes spirituelles. Je reprends conscience du mal, de la souffrance. J’en rigole. Que de leçons on peut tirer de cette aventure ! Invariablement, j’avance. La montagne aura beau me demander plusieurs cordées pour escalader ses nobles crêtes, je ne me fais pas prier. La pluie me fera glisser, plusieurs fois, je plante alors mon bâton dans le sol, reprise d’appuis, et en avant. Plusieurs fois, j’ai remarqué des traces dans les feuilles. Une personne, sans bâton peut être. Un fou du dimanche qui m’aura précédé sans doute. Avant l’ultime montée, je croise un anorak orange au loin. Le voilà mon compagnon. Mes capacités de pisteur sont incroyables, puisque c’est bien 20 personnes, une bonne partie avec des bâtons de marche, qui sont devant moi ! Ils se poussent pour que je puisse passer, et mon souffle revient à chaque “merveilleux” que l’on glisse à mon passage. Mes muscles reprennent courage à chaque “puissant” que l’on me lance. Je suis en haut de cette montagne. J’ose regarder l’heure 13h30. Il fallait bien qu’il y ait autre chose ce jour là. Je prends mon repas de midi, histoire d’alléger mon sac de bouffe de 2 kg, fait la routine du dernier bangai de mon pèlerinage, et je descends trouver mon hôtel.

Le ciel se venge. Frustrés de ne pas avoir pu me faire abandonner, les nuages s’écrasent sur la montagne. En quelques instants, on ne voit plus rien à 20 m. Et la pluie se fait plus forte. Encore. Bientôt, le pantalon lâchera, et l’eau me mouillera les jambes. Puis, mes chaussures céderont à leur tour. Je pourrais essorer mes gants en serrant le poing. Je sais tout ça. Mais rien ne me fait plus peur, rien n’éteindra le soleil en moi. Pas même le fait que des travaux rallongent mon parcours de plusieurs km, pour me faire arriver à la nuit tombée.



L’hôtel est un de ces endroits que je n’aurais pas pu me payer s'ils n’avaient pas un prix spécial henro. J’ai plusieurs pièces dans ma chambre (première fois depuis le début il me semble, si on ne compte pas la salle de bain) et le repas est franchement génial. Et il me fallait bien tout ça. Les 11 heures de sommeil devraient arriver à me remettre sur pied. Demain, j’ai un petit jour. Mais je n’arrive plus à me croire quand je dis ça.

jour 45

jour 45

Le jour avait commencé sur de très bonnes bases pourtant. 6h, une cloche résonne dans la cour. J’étais déjà prêt physiquement, je savais ce qui m’attendait. Le couple de français est là, lui aussi. Le jeune moine arrive, mais cette fois,non plus en habit civil mais en habit religieux. Il doit être assez élevé dans l’ordre, au vu de l’accoutrement, mais il n’a pas encore le droit de tout faire. Il passe le premier et rentre dans la salle de méditation. Je dois le suivre exactement, sans rien rater. On entre du pied gauche, le pouce de la main gauche à l’intérieur de la main fermée en poing, la main droite recouvrant le tout, les avant bras formant une ligne parallèle au sol. (essayez, vous verrez que l’on a tous vu ça dans un film). C’est Shashu.
On s’incline devant la statue avec une autre position, Gassho, mains jointes, au niveau du nez à dix centimètres de ce dernier (précis). Puis on marche en Shashu en partant du pied droit, et on ne passe pas devant la statue, mais derrière. On arrive à son siège, on s’incline en Gassho devant, on se retourne et on s’incline à nouveau (pour dire salut les copains devant et derrière). Puis on s'assoit sur le petit coussin, on se retourne en se servant de la main droite uniquement, et on se met en position. Autant vous dire, j’ai pris une petite couverture pour mettre sur mes genoux, pas tant pour le froid que pour cacher la misère. Impossible de faire quoique ce soit de potable avec mes jambes. Un bon vieux tailleur, bien païen. Les mains en Cosmic Mudra (main droite palme en haut, main gauche dessus, les pouces qui se touchent), le dos bien droit, les yeux mi-clos, le regard à 45 degrés (fan de Kaamelott, à vous) qui se pose à un mètre de soi. Et en avant, au son de la cloche, 30 minutes de … rien. C’est très étrange, mis à part le fait que le corps hurle devant tant de torture (les muscles se plaignent quand ils bougent, et quand ils ne bougent pas, jamais contents), c’est l’esprit qui étonne. Tout d’abord, il se focalise sur des tas de choses, les bruits, les odeurs, l’expérience, puis il se fatigue. Progressivement, les pensées s’espacent, s'essoufflent, puis disparaissent, enfin. Le calme parfait. Le temps passe prodigieusement vite.
Et puis. Le corps s’en mêle. Les petites gênes du début sont des douleurs véritables. Je sens exactement ce qui ne va pas. Une vertèbre de déplacée, au moins une, qui me tend tout le dos depuis le bas de l’omoplate jusqu’à l’épaule. Mes hanches pas à la même hauteur, mes chevilles que j’ai trop tordues dans ma vie. Un diagnostic établi en peu de temps finalement. Une cloche nous sort de notre méditation/torture. Nous étions 6 quand nous avions commencés, nous ne sommes plus que 5, et le jeune moine avait changé de place avec un acolyte sans que l’on ne s’en aperçoive ! Des ninjas zen. La sortie est toute pleine de gestes à refaire, puis on se dirige vers le grand bâtiment. Les français, et moi, nous pensions que c’était terminé.
Et non ! On monte à l’étage pour trouver le temple et faire nos prières. La gymnastique est intéressante aussi, on se prosterne on remonte, et ainsi de suite. Le sutra du cœur est beaucoup plus long que dans le bouddhisme Shingon également. On descend au réfectoire, et là encore, il ne faut pas se relâcher. Nous avons des petits bols en mode poupée russe sur la table, avec les baguettes posées dessus. Je suis de nouveau juste à côté du moine, donc il me faut faire tout bien. Je prend sa position (AÏE!) et j’observe. On prend le petit bol et on le pose à 10 cm en haut à droite, la taille en dessous entre le petit et les autres, puis devant à droite, et enfin derrière à gauche. Une drôle d’étoile toute belle, que s’empressent de remplir les aides moines (je ne sais pas le nom des apprentis moines). Ensuite j’essaye de suivre. Il faut mettre les petites coupelles dans la grande pour faire un gruau de riz avec plein de trucs dedans. Mais on garde une rondelle jaune dans une des coupelles. Je ne peux pas suivre leur cadence, ils avalent ça à un train d’enfer. On sent que le but n’est pas de prendre du plaisir. Ils nous attendent donc. Je me hâte et termine premier des gaijins.
J’ai tout bien fait jusque là, alors le moine me montre la suite. On met de l’eau chaude dans le moyen bol, on prend la rondelle comme “éponge” dans nos baguettes et on nettoie dans un ordre bien précis. Le grand bol en dernier. On se sert d’une serviette pour tout essuyer. Le dernier ustensile à nettoyer, et pas des moindres, c’est les baguettes. Et là, c’est minimum 8ème dan de baguettes pour arriver à le faire. L’une nettoie l’autre avec la rondelle jaune, ça glisse forcément. Mais je m’en sors finalement et je range mes affaires. On replace la serviette qu’il faut plier comme le monsieur il fait, on place les couverts par dessus et on remercie tout le monde avec une petite prière ! C’est stressant comme tout un petit déjeuner zen.

La journée ne m’apportera que peu d’autres émotions. Je quitte les français, qui font en deux jours ce que je fais en 4 à cause des bangais. Je ne me sentais pas de faire un grand jour pour traverser la ville de Takamatsu, et la suite me prouvera que ce pressentiment était bon. Je me retrouve avec un bon mal de crâne à la mi-journée. J’avance pas vite, et au final ma petite journée se termine à 15h30 dans un guesthouse superbe. On se croit à la maison dès l’entrée. Un jeune tient ça, tout est blanc et en bois, on a un café dans les mains avant de s'asseoir, le ton est cordial, tout est parfait. Il parle même pas mal français, car il a un autre guest house au Sénégal depuis deux ans (plus 3 en Chine, 1 à Singapour et 1 à Taiwan !). Il me demande depuis combien de temps j’étudie le japonais à l’école. Je lui réponds que je ne l’ai jamais fait. Il apparaît étonné. Il est vrai que je comprends pas mal de choses maintenant, même si je ne peux pas répondre en japonais. Je ne répond plus oui quand on me demande mon âge, c’est déjà ça.



Je file au lit assez tôt, le temps de dialoguer avec les personnes présentes sur la toile et m’endors sans trop prêter attention aux mouvements de mon dortoir. J’aurais peut être dû

jeudi 1 décembre 2016

jour 44 zen restons zen


Mauvaise nouvelle alors que le réveil me sort péniblement de mes 10 heures de sommeil quotidiennes, il pleut. Et bien ! J’avais opté pour un petit déj tôt, et puisque je suis le seul à me débrouiller en jap’, et bien j’ai mis tout le mode à la même enseigne ! Tous les français à table à 6h!
On a rencontré une réunionnaise qui fait le pèlerinage aussi. Elle était là avant nous la veille et on devrait tous marcher ensemble aujourd'hui.
Un petit déjeuner très copieux comme d’habitude, et je suis horrifié en levant la tête de mon assiette : mes amis français ont laissé beaucoup de choses intactes. Ne pouvant pas tout finir, je me suis excusé pour eux auprès de la mamie qui s’est levé bien tôt pour tout préparer. Elle a bien vu que j’avais trouvé ça très bon, car on aurait pu remettre mes coupelles et mes assiettes dans l’armoire. Comme tous les repas jusqu’à aujourd’hui, je termine absolument tout. Il vaut mieux m’avoir en photo qu’à table m’a t’on dit. Et pourtant je suis pas photogénique pour deux ronds…

On démarre la journée sous un ciel gris, mais pas de pluie. Le temps restera ainsi jusqu'à midi, de brèves éclaircies puis de gros nuages. Marie, de la Réunion, fière, nous explique qu’elle ne s’est jamais perdue en 80 temples. Elle ne croit donc pas à la malédiction qui traîne autour du couple d’Angers. Elle part devant, avec Katia, et je reste derrière avec Jean Michel pour parler de trucs d’homme, de vrais. L’utilisation de l’après shampoing dans les onsens ou les chaussures, par exemple. Plusieurs fois, je reprends les dames qui partaient dans une mauvaise direction, toutes absorbées par leur conversation de femmes, véritables, les voitures japonaises et les films de Jason Statham. Je me dis qu'elles ont compris qu'il fallait surveiller la route, qu’elles lèveront la tête. Je dois bien avouer que nous sommes tous fautifs.
On se plaint du chemin pas très engageant, encore moins que les derniers jours pas franchement pittoresques pourtant. Puis, intrigué, je regarde la carte. Nous avons affaire à un plantage massif. Jusqu’au cou, qu’on était. Le vrai chemin part est nord-est, et on file sud est. Hors carte, tellement. En avant pour se rattraper. Je trouve une route, qui remonte d’un carrefour présumé pas loin, et je nous remets sur la bonne piste. Des aventures, on en aura vécu. Je me permets d’ailleurs une petite remarque alors qu’ils allaient rentrer dans un salon de thé, je rappelle que les km nous attendent, avec une belle pente en milieu de journée, ils suivent mon conseil et on avance.

Les temples d’aujourd’hui sont beaux, particulièrement le dernier, qui me fait forte impression. Le petit sentier de montagne est royal, mis à part les marches au niveau du genou peut être. Mais l’on sent le changement de saison. Le ciel se couvre vite, et un vent froid et mordant balaye les crêtes. La marche devient indispensable pour se réchauffer, les arrêts dans les temples ne sont plus seulement des instants de bonheur et de détente. Il faut penser à se couvrir. Autre problème, la nuit tombe bien plus vite. Impossible de finir la journée après les 17 h sans lampes.

17 heures, c’est d’ailleurs notre heure critique. Marie nous a quitté en mi journée, nous ne sommes que 3 donc, avec une réservation pour zen kappa dojo. Le nom m’a inspiré plus que le prix pour une fois, pourtant c’est tout à fait raisonnable. Le truc, c’est que les français ont reçu l’information d’arriver après 17 heures, et moi avant 17 heures. Finalement, on arrive à 17h05, sans trop le vouloir. On s’est pas fait engueuler, c’est déjà ça. Le couple est installé dans deux petites chambrettes, et moi célibataire donc encore pur, j’ai le droit de rester dans le temple zen !
Juste derrière Bouddha. Au top de chez top. Le repas est pris en commun, en présence du moine en charge des invités, et du cuisinier. Les français étant sous la douche, je me suis installé sur la table basse comme eux, à genou, pieds sous les fesses, mais les chevilles criaient tellement fort qu’ils ont entendu leur détresse. Ils m’ont indiqué que le tailleur était possible. Les français s’installent jambes tendues et tentent la discussion, alors que le silence régnait jusque là.
J’ai répondu par politesse, mais je voulais faire sentir qu’il ne fallait pas, sans les vexer. C’est sûrement notre dernier repas ensemble pourtant, si par chance ils ne se perdent pas plus que d’habitude. Mais j’avais retrouvé l’envie d’être seul, dans ce lieu, à expérimenter cette forme radicalement opposé du Bouddhisme. Moi qui n’aimais pas les marchands du temple et les champs de foire, j’avais trouvé mon idéal. Retrouvé devrais-je dire, tant le zen fait partie de mes philosophies.
J’appréciais le repas léger, qui calait à 70%, selon les principes d’un maître zen. Le verre de thé au romarin, unique. Le calme de ce moine, ses rituels, ses gestes calculés, la cérémonie de tous les instants. Cette rigueur n’apparaissait nulle part sur son visage serein. Son sourire radieux, et plein, ne saurait mentir. Son soleil brillait. Nul besoin de onsen, de viande ou de poisson, de chemin long de plusieurs centaines de km. Son chemin était intérieur. Ce n’est pas mieux, ou moins bien. Ce n’est pas la vérité ultime. C’est son chemin. Sa réussite manifestement.


Je me suis permis une heure de méditation ce soir. L’ambiance était là. Le lotus n’était pas réalisable, ni le demi lotus. Le dos ne pouvait pas être droit. Mais la volonté était là. La marche à l’extérieur n'exclut pas la marche intérieure. Là aussi, il y a des temples à découvrir, des sourires, les traces des personnes qui nous sont chères, des chemins à ne pas emprunter, des ascensions difficiles. Mais c’est une belle marche, assurément.