vendredi 7 décembre 2018

jour 33 34 35, dur retour à la réalité

Jour 33 Difficile



J’ai quitté ce moment de bonheur. C’était le moment des adieux. Un câlin au Jushoku qui n’avait jamais connu cela de sa vie, et des échanges de cadeaux. Le premier et seul selfie de Nichida San alors qu’elle essayait de prendre une photo avec un smartphone, … Envie de rire, de pleurer, de crier, … Mais si je voulais finir henro, il fallait que je parte. La promesse de mon retour prochain, pour une période plus longue, aura le mérite de m'apaiser. Mais pas pour longtemps.



Je reprends le chemin, mais avec le cerveau qui chauffe. Comment, pourquoi ? Un tel moment était il une vraie chance, un heureux hasard ? Est ce que je dois en tenir compte pour ma vie ? Pourquoi cela résonne t’il autant ? Quelles en seront les conséquences ? Impossible de me concentrer sur le chemin. Pourtant il y a de la route aujourd’hui. Mais je ne sais pas. Peut être que le point culminant de ce voyage est là, et qu’il faut terminer tout de même. On était d’accord avec Zachai San, que la dernière préfecture est sûrement la moins sympathique. Mais c’est aussi la plus rapide. Alors autant avancer avec ce nouvel état d’esprit, et voir ce qu’il en ressortira.



Déjà, une chose qui me sort de mes pensées, le matin, alors que la rosée est si forte que ma barbichette goutte littéralement, les gens ont laissé le linge étendu dehors… Je ne comprendrais jamais pourquoi, mais ils ont une bonne raison certainement. C’est peut être la senteur “rosée du matin” manuelle.
On retourne brièvement dans la ville pour le temple 59, puis on se lance à l’assaut des montagnes.  J’ai appris de mes erreurs, et je sais maintenant que le temple supplémentaire 10 est un peu éloigné de la route. Et je m’attends à y trouver beaucoup de monde. Pas manqué, la petite route qui y mène est remplie de belles voitures qui montent et qui descendent. Je trouve un petit sanctuaire shinto pour déposer mon sac et manger, puis je pars moi aussi en direction de ce temple renommé. Les bangais, d’ordinaire si paisibles, ne sont pas tous égaux. Celui ci est connu pour ses couleurs d’automne somptueuse. Je ne m’attarde pas trop au milieu des touristes, fait discrétement mes prières au milieu des cris, et je reçois un ossetai d’une façon assez nouvelle. La calligraphe est sortie de son office pourtant bondé pour me prendre en photo devant les érables. Attention très touchante !



Je repars ensuite pour le temple 11, qui détonne avec celui que je viens de quitter. Coincé entre un garage et une entreprise de menuiserie, ce temple présente un magnolia mort… Autant vous dire que la foule ne m’a pas géné ! Mais au moins on est tranquille.
Je file enfin vers ma demeure de ce soir. Un onsen grand luxe, seul hébergement du coin, tranche nettement avec la simplicité de mon chez moi là haut. Bien sur le personnel est au top, la nourriture délicieuse, le onsen avec jet incroyable… Mais il manque quelque chose. Quelqu’un a dit “authenticité”?




Jour 34 Je l’aurais un jour !



J’étais fin prêt. Pour la montagne. La vraie. Le temple 60 est un de ces temples qui font frémir les henros, par son altitude, et sa dernière montée avant de l’atteindre. On commence gentillement la journée au milieu des kakis, sur une petite route qui monte tranquillement. C’était mon dernier jour de soleil avant un moment me dit la météo, alors j’en profite un max ! La petite rivière m’accompagne dans ma quête de sérénité. Une montagne saura calmer mon esprit. Et si elle n’y arrive pas, la dernière partie du chemin saura certainement calmer mes jambes !!! 2km en 1 heure, une pente si raide que les panneaux sont tous les 50 m au démarrage, pour vous encourager. Plus que 2050m, peut on lire après la première volée de marches !




Mais je connaissais bien ce chemin, je m’y étais préparé. Je ne m’étais pas préparé à voir les ravages causés par ce petit ruisselet tout énervé par les typhons qui à emporter une partie du chemin par contre. Mais les volontaires auront fait un beau boulot pour créer une nouvelle piste. Nous voilà dans ce temple, en compagnie de quelques randonneurs, car on est dimanche. Je retrouve ce monsieur des calligraphies qui avait travaillé aux Deux-Alpes, mais il ne se souvenait pas de moi. Je lui ai rappelé brièvement le sujet de notre discussion, à propos de mon ascension d’Ichizushi San, une des plus hautes montagnes du Japon, et il m’en avait dissuadé. Je ne pourrais pas non plus cette année, mais je suis sûr qu’un jour, je l’aurais !





En attendant, je suis allé au spot photo, un peu plus haut. Le poster vendait du rêve, un tori majestueux, le sommet juste derrière, … En vérité, le tori (portail shinto) ne dépasse pas le mètre de hauteur !!! Et les japonais étaient aussi surpris que moi ^^ Alors je me suis dit que j’allais tenter de prendre de la hauteur, afin de voir un peu à quoi celà peut bien ressembler de là haut. Une petite troupe s’est approchée de moi, curieuse comme tout. Et c’était fun jusqu’à qu’un mec touche l’ecran et me vire les indications, dont celle pour atterir, alors que le petit Air Filou (c’est le nom du drone) bippait car il n’avait plus de batterie !!! J’ai pu trouver la manip et le faire revenir à bon port. Les photos sont truquées car en contre jour on ne voit pas grand chose, mais je suis satisfait du résultat !







La redescente est assez brutale car je sais que j’ai une bonne journée de marche dans un endroit pas buccolique du tout, mais il faut bien y aller ! Le temple 61 est plein de familles, car c’est le temple des enfants, surtout des naissances. Le temple 62 est un renégat, et il s’est fait viré des 88 !
Le temple 63 lui, m’a offert une jolie scène de vie de famille, avec le papi qui apprenait à son petit fils à faire des échasses en bambous, la maman qui jouait avec le chien et le père qui m’a fait ma calligraphie.


Le temple 64 était mon objectif pour la journée, mais malheureusement, il ne faisait plus tsuyado ! Et il n’y avait rien aux alentours… Alors j’ai marché. Je savais que les huttes du coin n’étaient pas top top. Je me suis rendu au temple supplémentaire 12 … trop tard. J’avais insister, la machine ne pouvait plus forcer après les efforts de la matinée. Je suis arrivé trop tard pour ma calligraphie. J’avais appelé une dame qui tenait un Ryokan un peu plus loin. Mais je n’étais pas certain que l’on se soit compris. Le problème avec les vieux jap, c’est qu’ils n’articulent pas, qu’ils parlent vite et que quand on ne comprend pas, ils répètent la même chose mais plus vite et plus fort … Je suis arrivé de nuit, et elle m’attendait. La tenancière était agée de 81 ans, et elle tenait cet hébergement de 3 chambres toute seule, repas compris. Du courage, il en faut, car elle n’arrive pas à monter les escaliers pour accéder aux chambres sans mettre les mains sur les marches. Mais elle est ravie de me montrer que quelqu’un de Chambery est passé il n’y a pas si longtemps, et de me montrer tous les petits points qu’elle a colorié sur sa carte du monde ! Elle en a reçu du monde ! Je me rends dans un lawson pour y trouver internet et réserver mon hébergement de demain, en prenant mon repas du soir et en regardant la météo. J’aurais bien sûr oublié la météo alors que j’ai des montagnes sur le chemin … Que voulez vous, même 2800 km ne peuvent rien contre ma tête en l’air !





Jour 35 Singeries



Je démarre en train, pour aller faire ma calligraphie au temple que j’ai raté. Pas la meilleure heure, puisque les wagons sont blindés de collégiens et de lycéens, pas en colère du tout. Je suis pourtant à l’heure, mais il n’y a personne. Le temple principal n’est même pas ouvert… En voici qui auraient besoin d’un volontaire, mais il n’a plus le temps ! Je sonne, un vieux monsieur arrive et s'aquitte de ses tâches (en retard, pour un japonais … Tout fout le camp) , et je repars pour la gare.
La pluie, très chère pluie qui ne m’avait pas quitté lors de mon premier tour, pointe enfin le bout de son nez. Et elle ne me quittera pas avant un moment ! Mais les averses sont courtes et pas très puissantes, donc tout va bien. Moi par contre, je n’imaginais pas le temple 65 si haut et si loin ! J’en bave un peu, mais j’y arrive tout de même. Puis je trouve le petit chemin qui mène au temple supplémentaire 13, de l’autre côté de la montagne. Et pour vous mettre dans l’ambiance, ils vous mettent des marches à hauteur de tibia !



Cette montagne est assez stressante. Pas un bruit, le brouillard dense, les quelques gouttes qui finissent de tomber des feuilles. Mais rien qui puisse attiser mon imagination et y créer des monstres sortis de manga ! Rien qu’un instant de paix après le tumulte de la ville. Il y a bien quelques endroits où la question n’est pas de savoir si je vais glisser, mais quand vais je glisser ! Feuilles mouillées sur lit de pierres lisses, le tout en pente raide ! Bon appétit monsieur.
Une heureuse surprise m’attend lors de la descente. Une troupe de singes jouait devant un petit temple shinto, dans la forêt. Un instant magique que mon portable ne saura pas vous retransmettre, mais qu’importe. Imaginez moi sur des marches en pierre, en hauteur, couvertes de feuilles jaunes dorées de ginkos, en train de sourire devant le spectacle d’une quinzaine de singes qui se courent après, qui grimpent sur les lanternes et sautes sur les poteaux sacrés… Un moment hors du temps, comme souvent.



Après avoir dérangé les singes, je trouve enfin le temple 13, caché, mais somptueux. Construit en bord de falaise, au dessus d’une cascade, c’est à l’intérieur que tout se passe. Le temple de daishi est dans une petite cavitée, et on prit pieds nus, dans une petite pièce. Si tous les temples pouvaient être ainsi pour les marcheurs. Un vrai moment de paix et de spiritualité.


Je me dirige ensuite vers ma chambre pour ce soir. La pluie a cessé, mais un épais brouillard couvre maintenant la montagne, et je dois marcher en bord de route, sans trottoire.

Mais je trouve tout de même cette petite maison pour les pèlerins. Le propriétaire me dit que je suis sûrement le premier occidental à venir une seconde fois. Et il me dit de finir les cup ramens et le poulet congelé dans le frigo. Je pense que ce n’est pas tant par gentillesse que par envie de vider les placards en fin de saison, mais qu’importe, je ne me fais pas prier ! Et avec le ventre bien remplit, je m’endors comme un ange, avant la journée de folie que je me suis préparé demain !

mercredi 5 décembre 2018

(PARENTHÈSE BONHEUR)


Cet article n’a pas de jour, car ce qui s’est passé était hors du temps. Il n’a pas réellement de titre non plus, car il était indescriptible. Pourtant, rien ne le laissait présager. Je me suis levé un peu tôt pour me rendre à la cérémonie, le Jushoku (je sais comment l’appeler maintenant) que l’on peut traduire par Tête du temple (head temple) me laisse la même impression que la première fois que je l’ai vu il y a deux ans. Lumineux doit être le mot. Le monsieur qui chante très fort et faux est toujours là. Mon sac était prêt, comme tous les matins. Je me rends au petit déjeuner après les prières, il est copieux comme d’habitude, et je revois Yasu qui pose un livre sur la table, cri quelque chose en japonais en direction de la cuisine, coiffe son chapeau, et me demande de lire ce livre. Je lui répond que je n’ai pas trop le temps. Il me dit de rester ici un peu, prend un sac et s’en va avec un large sourire que seul un homme accompli peut arborer. Je laisse cette pensée m’imprégner, puis remonte dans ma chambre pour prendre mon sac et filer sur la route. Mais il faut que j’essaye quelque chose au moins.
Avec l’aide de mon portable, j’écris cette simple phrase et la tend traduite à la dame qui cuisine, qui s’appelle Nichida San :

Puis je rester en tant que volontaire ?

Il n’y a pas eu de réponse. Elle dit un truc au monsieur qui chante faux, qui s’appelle Morishita San, et il me fait un signe pour que je le suive. Je ne le sais pas encore, mais les quelques pas que je fais avec ce monsieur vont sûrement rester gravés dans ma mémoire. On sort du temple pour se rendre, en contrebas, dans un grand entrepôt. Il y a là un jeune japonais, Inukai San, un israélien expatrié au Japon depuis 30 ans, Zakai San, et le Jushoku San, qui a troqué l’habit pourpre et jaune du temple pour un bleu de travail et des bottes. Zakai San sera mon traducteur anglais/japonais, et mon professeur de bonnes manières au Japon, ainsi que beaucoup de références culturelles incompréhensibles jusque là. Il me dira par exemple que c’est très dur d’apprendre le japonais, et que je m’en sors vraiment pas mal, tout simplement parce que ce language n’a pas de racines, suffixes et préfixes. Il ne se décompose pas, ne s’analyse pas, il se ressent. C’est un travail de l’imaginaire avant la logique. Et cela peut prendre plusieurs années d’immersion. C’est un volontaire, henro marcheur lui aussi, qui était en train de réaliser son 3ème tour quand il s’est arrêté. Moi, pour un café colombien, lui pour une punaise tordue dans le Tsuyado !
Inukai San sera mon référent. Il est volontaire lui aussi pour quelque jours, le temps de décider s’il divorce ou pas. Il me donnera les ordres, me montrera ce que l’on attend de moi. Son anglais n’est pas meilleur que mon japonais, mais l’on se comprendra sur notre amour du rock, d’un humour décallé et d’un sommeil de plomb. Car je partagerais sa chambre.

Morishita San ne parle pas un mot d’anglais. Il parle très peu en japonais aussi. Il travaille. Dur. Il est ici depuis 6 ans, et connait tout. Il repassera souvent dérrière nous pour fignoler notre travail sans jamais s’en plaindre ou faire de remarque. Il s’en ira lui aussi dans pas longtemps, pour élever sa deuxième fille à naître à Hiroshima, sa ville natale.

Nichida San sera … Nichida San. Un vieille Dame, première levée, dernière couchée, qui s’occupe des repas, de la logistique, des chambres, du linge, du onsen, … Elle refusera fermement à chaque fois que je lui proposerais mon aide. Elle me donnera toujours une ration supplémentaire en soupe, ragoût, ou Onigiri (les boules de riz fourrées que l’on emporte pour midi bien souvent) À 80 ans, elle restera toujours souriante, prévenante, et jamais ne se plaindra, jamais ne commettra de faute, jamais ne montrera une quelconque lassitude.

Et Jushoku San … Que dire de ce Monsieur ? Son père mort en Manchourie chinoise alors occupée par le Japon, sa mère devra s’occuper de 5 enfants en bas âge, dans un Japon qui a perdu la guerre et qu’elle ne connait presque pas. Elle a aujourd’hui 95 ans et j’ai eu la chance de la rencontrer. Tout le monde travaille, avant et après l’école, pour aider la famille à survivre. Notre homme enchainera tous les boulots qu’il trouve, et se garde du temps pour pratiquer le karate (il deviendra champion du monde sénior à Londres) et reviser la Voie du Samurai, dont sa famille est descendante directe. C’est tout naturellement qu’il se rapproche du sacré comme le demande le Bushido, le shinto tout d’abord, puis le Shingon. Il arrive dans ce temple à 29 ans (tiens tiens) sous les ordres d’un Jushoku impitoyable. Par d’eau courante, pas d’éléctricité, le chauffage que pour le temple principal le matin. Il nettoie les toillettes avec une pelle, videra les seaux un peu plus loin, entre autre. Ce temple, construit en 650, connaitra un nouvel incendie, et notre monsieur deviendra Jushoku d’une ruine. Son passé de charpentier l’aidera à reconstruire. Avec des volontaires, il bâtira un nouveau temple, et un daishido. Son travail avec l’irrigation le fera percer un puit de 100 m de profondeur pour y tirer l’eau potable avec des seaux tout d’abord, puis avec une pompe. Il ira même chercher une source chaude à 650 m de profondeur pour le onsen quelques années plus tard. Son expérience dans les fermes le poussera à planter et gérer des rizières, des plantations de thé, de mandarines, d’oranges, de noisettes, … ainsi qu’un jardin. Il remettra au goût du jour le boulot de charbonnier, avec des bambous et des résineux, avec quelques volontaires, pour préparer des repas plus savoureux, avec des techniques anciennes. Il a un projet pour faire renaître la culture de son pays, en retrouvant une vision communautaire de la vie et pas nationaliste ou égocentrée. Et ce monsieur Rayonne. Physiquement. Son charisme est incroyable. Il arbore un sourire chaleureux en toute circonstance, impose le respect partout, même noir de charbon en bleu de travail. Il attire aussi à lui des gens comme Yasu, que tout le monde appelle Suzuka Sensei. Professeur émerite en photographie à l’université de Kyoto, l’un des meilleurs photographes de notre temps, il s’installe dans ce projet communautaire du Jushoku. Son site internet vous laissera sûrement comprendre de qui il s’agit : https://yasusuzuka.com/portfolio/pinhole/
Et Fanfou dans tout ça ? Et bien il est volontaire. Volontaire au Japon, c’est assez simple. On se lève à 5h15 pour être à 5h30 au balayage du temple. Toutes les feuilles doivent être ramassées, partout sur le sol sacré du temple. À 6h, on va prier avec les clients et les henros, puis on retourne finir le balayage (on est en automne…) avant le petit déjeuner. On le prend autour de la table de la cuisine, ensemble. Puis les tâches sont diverses. On change les pneus des voitures, on nettoie le dojo de karaté, on pose de la paille de riz (wara) autour des mandariniers et des thés, on protége les rizières avec des grandes baches que l’on plante dans les talus, on récupère des trapes à sanglier pour les renforcer avec des barres en fer, … Il y a une pause onigiri à 11h30, puis on reprend le boulot jusqu’à 16h30 en gros. On discute pas mal avec Zachai San, sur le henro, le Japon, la spiritualité, nos parcours, nos visions de la vie, … et ça fait rire les japonais qui ne parlent pratiquement pas quand ils bossent. On est de retour au temple juste après 17h, alors qu’il ferme. L’absence de public nous permet de nettoyer les wc, les bougeoires et les vasques à encens, et de balayer les abords des temples pour qu’ils passent la nuit sans les feuilles de la journée. Une douche vers les 18h, le repas après les clients, la vaisselle et au lit !

Et je le pose là parce que je sais que ce poste est long et qu’il y a peu de personnes qui le liront. J’ai les chiffres vous savez ^^ Pas de photos, trop long, mais qu’importe, j’en ai besoin alors j’écris.
Ça m’a fait un bien fou. Je crois bien que c’est l’une des seule fois dans ma vie où j’étais vraiment, profondement, heureux. Se réveiller en balayant, alors que toute la nature se réveille avec vous, est une expérience saisissante. La prière prenait enfin sens pour moi, après l’avoir récité des centaines de fois, cet Hannya Shin-Gyo résonnait enfin juste. Le travail était physique, mais pas trop pour laisser la place à la pensée. Le cadre était incroyable. Les gens plus encore. Et tout prenait sens, progressivement, comme si ma vie entière avait été conçue pour ce moment précis. Comme si le destin, l’univers, la providence, Bouddha ou Kukai ou Jesus, ou la chance, m’avait donné rendez vous ici, maintenant.
Le travail avec Papa et Tonton, rigoureux, physique, pour lequel il faut toujours faire le petit plus pour jouxter le parfait qui va rendre le boulot difficile, mais plus que satisfaisant quand l’on voit le résultat final. Et quel bonheur de se coucher fatigué ! Au Japon, ce sera pour Morishita San et Inukai San, qui m’ont toujours dit que j’avais bien bossé, que j’étais allé un peu plus loin que demandé mais que c’était très bien (un japonais qui vous dit que vous avez bien bossé, MOI ?!, vous vous rendez compte?) parce que je comprenais maintenant ce que mes patrons de maçonnerie me disaient, que 3cm dans une tranchée ça peut tout changer. Que 3 degrés de trop vers la droite, ça pouvait tout changer. Alors pour eux, et pour tout ceux qui m’ont dit que je ne bossais pas assez bien, ou pas à fond, je me donnais deux fois plus. Mes profs de musique, de solfège et de trompette, mes profs à l’école, mes patrons, je comprenais maintenant ce qu’ils disaient. Et je le faisais sans efforts, décidé à ce que les abords de ce temple soient les plus beaux des 107 autres temples officiels de Shikoku, que le thé et les mandarines soient les meilleurs du Japon.
La présence tendre d’une Maman, une vraie. Aimante et attentionnée. Qui ne compte pas ses heures, qui se plie en quatre sans demander rien en retour. Ce sera pour Nichida San. Je voyais maintenant tout l’amour qu’il faut pour réaliser ces tâches de l’ombre tous les jours, avec la même attention. Je ne comprenais pas pourquoi elle s’excusait quand le repas était un peu moins bien que d’habitude. Je voyais maintenant l’attention portée aux autres. Et je ne pouvais soudain plus m’arrêter de la remercier, de lui demander si elle avait besoin de quoique ce soit. Comme pour réparer mes manques d’attention du passé, je lui rapportais les plateaux des clients alors que je tombais de sommeil, je remplissais le sucre et la sauce soja alors que mes paupières se fermaient. On ne remercie jamais assez ceux qui nous portent autant d’attention.
Une soeur et un frère avec qui on se comprend sans même se parler, des amis de la première heure bientôt rejoint par d’autres, pas de sang mais de coeur. Il n’y aura jamais assez d’heures pour épuiser nos sujets de conversations, jamais de repas trop longs, jamais de non dit. Ce sera pour Zachai San. Je ne me rendais jamais bien compte de ce que ces conversations à coeur ouvert apportaient à mon être. Comme si elles parlaient directement à l’intérieur, à qui l’on est vraiment, pour mieux se comprendre, se chercher, se construire. On pouvait enfn lâcher les artifices et se permettre d’être vrai.

Et que dire de Jushoku San, une fois de plus, … Toute ma vie, on m’a dit que je pouvais réussir ma vie, devenir quelqu’un, trouver ma place dans la société. Je voulais rien faire, rester moi même, et ne jamais trouver ma place dans une société malade. J’ai toujours su, au fond de moi, que je n’étais pas fait pour réussir dans la vie. Mais pour vivre simplement. Et ce n’est pas facile de savoir quand ça a commencé. De mes nombreuses discussions avec papi et pépé certainement, qui n’ont pas eu la vie facile, mais qui ont eu des vies épanouies. De mon goût pour la philosophie aussi, et le sacré. De cette maladie qui m’a poussé à m’arrêter quand les autres accéleraient pour rentrer dans cette vie de tumulte, dans cet engrenage que l’on appelle société de consommation. Consommation de notre temps, de notre énergie, de notre amour pour la vie en général, pour y gagner du futile et des babioles qui brillent en forme de pomme.
J’ai toujours voulu revenir à cet esprit communautaire. Tendre vers l’autonomie alimentaire, se laisser du temps pour des activités qui ne consomment pas d’argent, mais qui sont on ne peut plus enrichissante, comme la musique, la calligraphie, la peinture, l’artisanat, … Manger avec la faim, dormir avec le sommeil exempt de toute contrariétée, se réveiller sans mal, certain que notre journée sera comme notre vie : épanouie.

Ce Jushoku San est difficile à décrire. On ne rencontre pas souvent d’êtres de cette stature dans sa vie. Je pourrais vous décrire la dernière journée passée avec lui. La veille au soir, on avait improvisé une fête, car ils ont tué un sanglier. Nous sommes allés dans le pavillon construit par le Jushoku en personne, une ode à la vie de ses ancêtres les samurais, avec un four creusé dans le sol autour duquel on s’asseoit par terre. Sur des charbons de bambous mijote un bouillon de sanglier avec des légumes du jardin. En plus de la bière, on avait droit à un Bordeau supérieur et du fromage (je crois qu’il m’aimait beaucoup), quelques poissons et des boulettes de pate de riz en dessert. cette soirée était comme un rêve pour moi. J’étais dans un film, mieux, dans une histoire que je m’étais créé. Tout le monde parlait japonais, ce que je ne comprenais pas, Zachai me le traduisait rapidement. On pouvait quitter la table pour plonger dans le onsen avec vue sur Imabari et ses lumières artificielles. On rajoutait des légumes dans le bouillon pour qu’il y en ai encore jusqu’à que tout le monde ait les baguettes posées sur le bol.
Cette soirée avait largement dépassé les 20h, heure du coucher normalement. Pourtant, le réveil ne fut pas plus dur, ou plus long. Après le petit déjeuner, on m’avait dit d’attendre le retour du Jushoku. J’en profitais pour donner un coup de main à Nichida San pour ranger les chambres et faire la poussière. Puis il est arrivé, ravi de voir que je n’étais pas oisif. Il m’a emmené moi, pas les autres, moi, faire du charbon. Je me suis retrouvé dans un petit parc, dans lequel il a aménagé un four en terre énorme et une petite cabane pour entreposer les outils. Il y a là 12 volontaires qui nous attendent. Retraités pour la majeure partie, hormis une ancienne haute cadre tokyoite qui a abandonné sa vie de stress pour revenir aux sources. J’ai gratté l’écorce des troncs avec un grattoire, en comprenant pourquoi les japonais ne portent pas la barbichette (elle ne rentre pas dans les masques), jusqu’à que l’on me demande de porter quelque chose de lourd. On s’aperçoit alors de ma forme physique et on me nomme porteur de tronc pour remplir le four. Personne autour de moi ne parle autre chose que l’anglais, et pourtant je capte vite ce que l’on attend de mes bras. Sûrement dû aux “passe moi la zigouine” ou “charge la gamate et donne moi la langue de chat” de mon enfance en maçonnerie. Le Jushoku, en temps que propriétaire des lieux, et de par son statut, aurait pu rentrer chez lui, mais non. Il prend le boulot le plus salissant, le passage des troncs calciné à la scie circulaire. Puis vient l’heure du repas.
On s’installe autour de bancs, sur lesquels sont posés des bentos (boites avec compartiments pour un repas) un sac de chips et un jus de fruit. Je suis admis sur le même bord que le Jushoku, car il m’a invité d’un geste de la main. Il sera le premier à dire “Itadakimasu” qui lance les hostilités. Seulement voilà, le Jushoku ne mange pas les chips. Personne ne mangera ses chips. Pas parce que c’est un grand gourou et qu’on lui donne toutes nos possessions matérielles pour un nouvel âge cosmique. Pas parce qu’il l’aura ordonnné. Par respect. Chacun repartira avec son paquet de chips dans la voiture. Voilà un exemple de charisme dont je parlais.
Après avoir tout rangé et nettoyé, c’est à dire rendre l’endroit encore plus propre que quand on a commencé à ventiller de la poussière de charbon partout, on est allé renforcer des trapes à sanglier pour les disperser autour des champs. Quand quelque chose le contrariait, il avait les mêmes moues que mon père. Celle d’un homme habitué à se sortir des situations complexes par un savant mélange de la reflexion et de l’instinct. Puis l’on a placé ces nouvelles trapes, des cages métalliques de 2m cubes dans les champs. On ira ensuite s’occuper d’une déviation d’eau qu’il a mis en place pour approvisionner une maison, qui se bloque à cause de feuilles. Quelques filets, des poteaux et deux coups de pioches suffiront pour le moment. Et enfin on est allé voir sa maman à l’hopital qui passe quelques examens.
Entre temps, pendant les déplacements, on aura explosé les barrières de la langue pour parler religion, famille, Europe et Bushido. Il m’aura expliqué qu’il profite de la désertification de Shikoku et de l’effondrement des prix en zone rurale pour acheter des terrains inutilisés, des maisons abandonnées et des forêts inexploitées pour refaire vivre la région au travers de sa culture. Un samurai des temps modernes, complet, un homme accompli, avec qui j’ai eu l’honneur de tisser des liens particuliers.

Décidé à ne pas laisser les barrières de la langue me limiter dans mes remerciements, j’ai écris à chacun un petit mot en japonais, grâce à google traduction. J’ai passé une heure et demie, après les 13h de boulot avec Jushoku San, à copier des kanjis sur des bouts de papiers. Une chose revenait souvent. J’ai grandit en venant ici. Mais je veux grandir encore. Je reviendrais. Plus longtemps. Qui sait combien de temps. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans ce temple hors du temps. Hors de cette société contre nature.









jour 32, tout seul, avant un grand jour

Jour 32, invincible


Invincible aujourd’hui. Je me lève après mon camarade de daishido. Il a déjà eu le temps de boire son café et de fumer, je n’ai besoin ni de l’un ni de l’autre, alors je mange et je file. Il faut dire que la journée s’annonce rude, 32 km, et pas réjouissant. Des villes, des usines, de la route, … Tout ce que j’aime ! Il y a quelque chose de marrant au Japon, c’est que quand vous passez proche d’une plateforme pétrochimique, il y a un petit bonhomme tout sympa qui vous dit qu’il prend soin de l’environnement… Remarquez, les camions lawson, les supérettes dans lesquelles on achète les provisions à emporter, nous le disent aussi. Pourtant, des petits beignets tout mignons sont emballés individuellement dans un grand sac, que l’on met ensuite dans un sac. C’est tout un art de se retrouver avec un seul emballage. Il faut le sac cabat made in St Aupre, et sélectionner ! Bon je me suis fait avoir avec du chocolat noir précoupé et emballé en 3 fois. Mais qui peut bien ouvrir une tablette sans la finir ?!






Je longe la côte sans prêter plus d’attention au green washing, et j’entre dans Imabari. Une grande ville qu’il faut affronter. Pour vous donner du courage, avant d’y arriver, on vous fait passer dans un cimetière énorme qui surplombe la bête. Pas de soleil, l’ennemi à perte de vue, je me sens comme un héros qui affronte son destin. Je pars jusqu’au centre ville pour trouver un temple, dans lequet on me fait le plaisir de papoter en anglais, puis je sors enfin du centre bondé pour aller vers la périphérie. C’est guère mieux, mais au moins le trafic se calme. Pour être tout à fait honnête avec vous, le temple 57 restera dans ma mémoire, pas tant pour l’atmosphère que pour sa calligraphe ! Puis l’on s’échappe, lentement, dans les bois, on monte, on s’extrait de cette masse grouillante, et on est accueilli par des érables qui flamboient. Puis les carpes qui nagent dans un étang couvert de feuilles rouges, puis un portail majestueux cerné de couleurs d’un autre monde. Vous le comprenez, je me sens bien. Je croise un américain, John, qui me dit que l’on croise décidement plus d’occidentaux que de japonais. Et je me dois d’acquiesser. Même les bus se font rares.










Le temple en lui même est très beau. J’avais opté pour la version gratuite lors de mon dernier séjour ici, mais j’avais besoin d’un endroit vraiment “à moi”, donc j’ai pris l’hebergement en temple. En faisant ma calligraphie, le monsieur se demande qui a bien pu réaliser celle d’il y a deux ans. Puis dans un bel anglais, me demande pourquoi je marche autour de Shikoku. Je lui dis que je ne sais pas vraiment quoi répondre. Il me dit dans un grand éclat de rire “Parce que tu es fou !” Et je ne le contredis pas ! Puis en pensant un peu, je lui dis que c’est surtout pour la sensation de vide qui vous prend à un moment. Une paix intérieure puissante, soudaine, pendant laquelle il n’y a plus de pieds, de route, de demain ni de pluie. On fait partie de tout. Je laisse mon nouvel ami s’imprégner de mes paroles, puis j’ajoute et pour la cuisine japonaise ! Il me propose un peu de son café en attendant la personne du Shukubo (hébergement en temple) Il verse un peu du contenu de sa tasse dans une autre, et me la tend. Je sens tout de suite que c’est un café, un vrai, pas une s***perie qu’on nous vend à tour de bras. Il me confirme que c’est du colombien ! Après une brêve discussion, ce monsieur met son chapeau par dessus ses cheveux longs coiffés en queue de cheval, et me dit qu’il va m’emmener puisque personne ne vient. En marchant, on tombe sur deux tableaux, et il me dit “mon travail”. Belles photos, celle du mont Fuji me laisse sans voix. C’est entre le tableau et la photgraphie, réaliste mais avec une petite touche de surréel. Mais il doit m’abandonner sans m’en dire plus. Alors je remercie Yasu (Yassou) et je m’installe. Je partage mon repas avec deux australiennes fan absolue du Japon, qui ont même appris le japonais pour une meilleur expérience, et qui font Shikoku en version allégée. Un tour organisé, des plus beaux temples, avec transport de sac entre les hébergements et petites haltes touristiques. On partage notre passion de ce pays fantastique, accueillant, déroutant parfois tout en dégustant notre diner. Au temple 45, on avait placé des feuilles d’erables sur mon plateau. Cette fois ci, on avait des desserts en forme de feuilles ! Je me suis couché dans un joli cocon au sec, sans vent, sans voiture qui passent, et sans la clim parce que je ne la supporte plus ! ^^